Thursday, 15 November 2018

Vingt leçons de tango : Septième partie : Le tango versus l’ego

Une milonga ne s'agit pas seulement de danser le plus de tandas possible.
C'est aussi pour rencontrer des amis, écouter de la belle musique et regarder les autres danseurs.

Traduit par François Camus 

Lire le texte originale en anglais ici

Pour souligner ma 20e année à danser le tango, j’ai retenu 20 leçons que j’ai apprises au cours des 20 dernières années dans, à travers, ou au sujet de cette danse, quelques une plus difficiles que d'autres.


Leçon no 7 : Vous avez besoin d’avoir la peau dure pour danser le tango. Si vous lisez ceci, vous aimez probablement le tango. Vous devez aussi savoir que ce n’est pas aussi facile que vous pensiez et que ça peut malmener votre ego.

Il y a des danseurs avec de gros ego, mais cet article ne porte pas sur ce sujet. Cet article est au sujet de la manière dont le tango peut malmener votre ego et votre estime personnelle à plusieurs niveaux.

Comme apprenti du tango

Le tango est une danse sociale et l’on dit que c’est une danse pour tous. Vous avez certainement entendu dire « si vous pouvez marcher, vous pouvez danser le tango ». C’est la devise de ma propre école et, bien que je la maintien, je dois avouer que ce n’est pas parce que vous pouvez marcher que vous pouvez bien danser le tango. C’est un fait auquel tous les danseurs doivent faire face s’ils veulent s’améliorer et aller de l’avant.

Après quelques leçons, nous commençons à réaliser que la simplicité même du tango est ce qui le rend difficile. Le tango est un équilibre délicat, plein de paradoxes et de contradictions. Il faut de la clarté et de la subtilité, une étreinte à la fois douce et ferme, des jambes à la fois puissantes et libres, des genoux en extension et mobiles. Bien que le tango social ne requiert pas une grande flexibilité et n’est pas une activité de grande intensité cardiovasculaire, il requiert de la force, de l’équilibre et une bonne posture. Il requiert aussi beaucoup de conscience corporelle. Le fait est que ceux qui ont peu de conscience corporelle sont souvent ceux qui ignorent ce fait. Prendre conscience du peu qu’on connaît de son propre corps peut porter un dur coup à l’ego. Il faut aussi être conscient de notre partenaire et de ceux autour de nous, et donc avoir de bonnes habiletés de communication et d’écoute.

Le tango est l’ultime exercice multitâche. Vous devez coordonner en même temps chacun de vos mouvements avec la musique, votre partenaire et les couples évoluant autour de vous sur la piste de danse, planifier le prochain mouvement tout en étant constamment prêt à réagir et à modifier ce plan, et tout ça en donnant l’impression et la sensation que c’est fait sans effort. Cela semble beaucoup et ça l’est.

Tout ceci constitue la beauté du tango et la raison pour laquelle il est si satisfaisant quand on commence enfin à comprendre et chaque fois qu’on saisit quelque chose de nouveau. C’est aussi la raison pour laquelle on peut danser le tango pendant des années sans jamais s’ennuyer. Il y a toujours place à amélioration : une meilleure étreinte, une posture plus droite, des pas et des pivots plus solides. Puis il y a la musique. Elle est composée de nombreuses couches et offre tant de possibilités aux danseurs. Comme débutants, même si on aime la musique de tango, souvent on n’entend pas ou on n’apprécie pas les subtilités des différents orchestres, mais plus on danse et plus on écoute, plus on peut jouer avec les subtilités de la musique. C’est pourquoi les danseurs les plus avancés qui maîtrisent la musicalité ne se lassent jamais des classiques de l’Âge d’or, parce qu’il y a toujours une nouvelle couche avec laquelle jouer et à redécouvrir.

Je crois que la clé pour ne pas devenir frustré et ne pas abandonner quand on réalise à quel point le tango est difficile et que l’apprentissage est un processus sans fin, c’est d’apprécier chaque étape du cheminement. Récoltez les bénéfices de votre dur labeur et notez-les. Peut-être que vous vous tenez plus droit dans votre vie quotidienne, ou vous marchez sur la rue avec plus de confiance en vous, ou vous avez développé une meilleure écoute envers les autres. Regardez occasionnellement en arrière et constatez tout le chemin que vous avez parcouru. Quand vous vous surprenez à regarder devant et que vous vous sentez dépassés par tout ce qu’il reste à apprendre, voyez-le comme un cadeau que vous continuez à vous offrir, parce que cela signifie que les récompenses aussi sont sans fin.

Comme danseur « social » 

Socialement, le tango est une question d’interactions et de connexions humaines. Si vous aimez le tango, vous recherchez probablement ces interactions et les appréciez dans leur ensemble. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont toutes positives. Il faut toutes sortes de personnes pour créer le monde du tango et bien que chaque rencontre soit merveilleusement différente, chaque rencontre n’est pas nécessairement merveilleuse. Voici quelques expériences déplaisantes que vous avez probablement déjà vécues et que vous vivrez encore.

Le partenaire professeur. Malheureusement, on rencontre souvent ce type sur la piste de danse et dans mon blogue. Si vous me connaissez ou connaissez mes écrits, vous savez déjà qu’enseigner sur la piste de danse est l’une des choses qui m’agacent le plus. Le comportement professoral inclus n’importe quel type de commentaire ou de rétroaction sur votre danse allant de votre étreinte à votre marche, à la guide pour un mouvement que vous ne comprenez pas. Cela inclus aussi les ajustements non-verbaux à l’étreinte ou à la posture de votre partenaire, placer leur main différemment ou abaisser leurs épaules par exemple. Conseils, rétroactions, corrections tombent tous dans la même catégorie.

Les comportements professoraux sont une question d’ego de part et d’autre. Ils en disent beaucoup au sujet de l’ego de l’auteur parce que l’auteur suppose automatiquement que l’autre personne est le problème. Surmonter ce comportement signifie reconnaître que vous êtes au moins 50% du problème, ce qui est difficile à admettre pour votre ego.

Évidemment, être le récipiendaire d’enseignement sur la piste de danse est aussi difficile pour l’ego. Vous pouvez vous sentir en colère ou blessé, défensif, inférieur, insécurisé ou simplement agacé, et cela se comprend. Sans mentionner le fait que d’interrompre le flux de la danse pour vous corriger brise tout le plaisir du moment présent et de la connexion qu’il pouvait y avoir.

Dans mon livre à moi, enseigner, corriger ou ajuster votre partenaire pendant une milonga est totalement inacceptable. Toutefois, vous y serez tous confrontés à un certain moment. Que pouvez-vous faire lorsque confronté à ce comportement? Je suggère de garder le silence et de maintenir une attitude neutre lors du premier commentaire ou ajustement. Si les corrections continuent, dites quelque chose. Habituellement, les phrases au « je » sans confrontation fonctionnent le mieux comme par exemple « je préfère ne pas parler lorsqu’on danse ». Si le comportement persiste, sentez-vous libre de dire « merci! » à la fin de la chanson et de terminer la tanda prématurément. Si votre partenaire est offensé ou demande pourquoi, soyez direct. Je ne peux vous dire combien de personnes ont claqué la porte ou sont venues à moi en larmes après avoir été corrigées ou avoir reçu des remarques condescendantes sur le plancher de danse. Les coupables doivent être informés/sensibilisés que leur comportement est blessant et inacceptable.

En même temps, rappelez-vous que le constant besoin d’enseigner ou de corriger votre partenaire en dit plus sur le « professeur » que sur « l’apprenant ». En tango, comme dans la vie, quand les choses ne vont pas comme prévu, on devrait d’abord regarder comment on peut s’ajuster pour améliorer la situation. Dansez tout simplement, acceptez la personne qui est dans vos bras comme il ou elle est dans le moment présent, tirez avantage de leurs forces et ne vous attardez pas à leurs faiblesses. Après tout, vous en avez-vous aussi.

De plus, même si vous êtes un/e débutant/e et que votre partenaire est avancé/e, n’encouragez pas ce type de comportement en lui demandant de la rétroaction sur le plancher de danse. Acceptez-vous au niveau que vous êtes et prenez conscience que vous avez le droit de simplement relaxer et savourer le moment, même si vous n’êtes pas encore « avancé/e ». Si vous pensez que votre partenaire est vraiment qualifié/e pour offrir une rétroaction utile, vous pouvez en demander lors d’une práctica ou lors d’une conversation hors de la piste de danse. Mais même là, à moins de parler avec un véritable professeur, prenez tout conseil avec un grain de sel.

Se sentir rejeté. Parfois vous ne dansez pas beaucoup et parfois vous n’avez pas l’occasion de danser avec les personnes avec lesquelles vous espériez danser.

C’est décevant quand vous vous habillez en beauté, que vous vous enthousiasmez pour la soirée à venir et qu’elle n’est pas à la hauteur de vos attentes. Peu importe qui vous êtes et votre niveau, ça va vous arriver à l’occasion. Moi aussi j’ai eu des mauvaises soirées au cours desquelles je me suis sentie ignorée et rejetée, où je me suis demandée pourquoi aucune de mes « miradas » n’avait fonctionné, et que je suis rentrée à la maison décontenancée et de mauvaise humeur, me demandant si je devenais trop vieille et peu attirante ou si j’étais simplement mauvaise et que je ne le savais pas.

Heureusement, il y a toujours de bonnes soirées pour contrebalancer les mauvaises. J’ai acquis assez d’expérience de vie et de perspective pour savoir que les mauvaises soirées relèvent plus de ma perception que de la réalité. Les mauvaises soirées ça arrive, et pour toutes sortes de raisons. Y avait-il plus de femmes que d’hommes? Étais-je cachée dans un coin ou étais-je souvent absorbée dans une conversation?

Ceci étant dit, si vous avez souvent l’impression de ne pas danser avec les danseurs avec lesquels vous aimeriez danser, il faut peut-être reconnaître qu’il est temps d’améliorer certaines de vos habiletés de danse. Oui, je crois que les danseurs avancés devraient parfois être plus généreux, mais je crois aussi qu’il est normal de vouloir danser avec des gens avec lesquels on prend plaisir à danser. Alors, si vous voulez recevoir plus de « miradas » et de « cabeceos » (les invitations traditionnelles non-verbales), travaillez à devenir un plaisir avec qui danser. Je pense que si chacun de nous dansait en gardant à l’esprit le plaisir de nos partenaires plutôt que le nôtre, nous aurions tous plus de plaisir en bout de ligne.

Finalement, souvenez-vous que de participer à une milonga ne se limite pas à danser le plus de tandas possible. C’est aussi rencontrer des amis, écouter de la belle musique et admirer les autres danseurs. Si vous vous ouvrez à toute l’atmosphère d’une soirée plutôt que de vous concentrer sur chaque tanda où vous restez assis, vous pourriez passer une très belle soirée même si vous ne dansez pas beaucoup. Vous pourriez aussi dégager une énergie plus positive, sembler plus approchable, et finalement danser davantage.

Comme couple 

Ce sujet mérite probablement un article en lui-même parce que le tango peut être très difficile pour les couples. Pour l’instant, disons que beaucoup de difficultés éprouvées par les couples se résument à deux principaux enjeux : la jalousie et la différence des rythmes d’apprentissage.

Je ne crois pas que le tango crée des difficultés de couple, mais il peut certainement amplifier les difficultés existantes.

C’est certainement le cas lorsqu’il est question de jalousie. Si vous êtes nouveaux au tango, il peut être déconcertant de voir l’amour de votre vie dans les bras d’une autre personne… et y prendre plaisir. Mais une fois que vous vous êtes vraiment intégré au tango, vous comprenez que pour la plupart des danseurs c’est une question de danse et rien de plus. L’intensité, la connexion et l’abandon ne quittent pas le plancher de danse. Si on cherche plus que la danse, ça n’a rien à voir avec le tango. Le tango peut tout simplement être le moyen choisit pour trouver ce qu’on cherche. Si votre relation est forte et que vous faites confiance à votre partenaire, le tango ne sera pas un problème. Si votre relation est fragile et que vous ne faites pas confiance à votre partenaire, le tango peut être un jeu dangereux, mais il n’est pas à blâmer.

Puis vient la frustration qui nait lorsqu’on apprend le tango ensemble mais qu’on n’évolue pas au même rythme, ce qui est presque toujours le cas. L’un ou l’autre des partenaires peut apprendre plus rapidement, mais souvent c’est le guideur qui porte le gros du blâme, de l’impatience et de la frustration des deux parties. Il est généralement accepté que les premiers stades d’apprentissage sont plus difficiles pour les guideurs. Les guidées qui possèdent une habileté naturelle à suivre peuvent avoir rapidement l’impression qu’elles dansent plutôt bien lorsqu’elles sont jumelées avec un guideur plus avancé. Mais pour les guideurs, il y a beaucoup de choses auxquelles penser et à comprendre dès le début, ce qui peut mener très tôt à de la confusion et à de la frustration. Les deux partenaires ont l’impression erronée que la guidée apprend plus vite ou danse mieux que son partenaire, alors les deux s’impatientent envers le rythme d’apprentissage du guideur. C’est plus tard que la réalité s’impose pour les guidées, lorsqu’elles réalisent que leur rôle devrait être tellement plus que de « juste suivre ». Tout ceci est fréquent et normal. Rappelez-vous simplement d’essayer d’être patient et généreux envers votre partenaire, parce que quoiqu’il arrive il ou elle est aussi en train d’apprendre et essaie certainement de faire de son mieux.

Récemment, je discutais avec des amis des effets du tango sur le couple et nous avons convenu à la blague que : « Si votre couple peut survivre au tango, votre couple peut survive à n’importe quoi! ». Ce n’est pas une grande campagne de marketing pour notre école de tango, mais ça reflète une certaine vérité.

Si la vie imite le tango et vice-versa, rappelez-vous que dans les deux cas, peu importe combien vous aimez quelque chose, ça ne peut jamais être positif tout le temps. Les moments difficiles sont là pour nous enseigner quelque chose et les grands moments sont là pour nous récompenser. Le tango, comme la vie, requiert un équilibre. Les moments difficiles contrebalancent les bons moments et nous aident à les savourer encore plus.

Maintenez le cap et travaillez fort. Vous vous améliorerez et peut-être même qu’un jour vous briserez le seuil de l’insaisissable niveau « avancé ». En cours de route il y aura des creux et des plateaux dans le processus d’apprentissage, de la frustration, des refus, de l’insécurité, de la jalousie, des moments gênants et des mauvaises soirées.

Tout ceci m’arrive encore et j’ai encore des journées où je me demande si je ne devrais pas tout abandonner. Évidemment je ne le fais pas parce que le tango apporte tant de chose dans ma vie… incluant m’endurcir la couenne avec un peu d’amour ferme à l’occasion.

Article précédent : Leçon no 6: La vérité du tango est… insaisissable.

Prochain article :
Leçon no 8: Guider et être guidé ne sont pas si différent.

Thursday, 5 July 2018

Vingt leçons de tango : Sixième partie : La quête de la vérité


Chaque danseur de tango est différent, chacun est également
convaincu de la vérité de sa perspective.
Traduit par François Camus et Francine Bérubé

Lire le texte originale en anglais ici.

Pour souligner ma 20e année à danser le tango, j’ai retenu 20 leçons que j’ai apprises au cours des 20 dernières années dans, à travers, ou au sujet de cette danse pleine de complexités et de contradictions. Voici ma prochaine « leçon ».

Leçon no 6 : La vérité du tango est… insaisissable. La vérité existe peut-être, mais je ne l’ai pas encore trouvée, et vous auriez de la difficulté à me convaincre que quiconque l’a trouvée.

Au cours de mes deux décennies à la recherche de la grande vérité du tango, j’en ai trouvé plusieurs petites, et quelques-unes d’entre elles semblent se contredire de prime abord : la connexion est la chose la plus importante; la technique est la chose la plus importante; l’étreinte est tout; la posture est tout, la musicalité est tout; les pas en premier, ensuite la technique; la technique en premier, ensuite les pas; pas de séquences, seulement de l’improvisation; les séquences en premier, ensuite l’improvisation; se concentrer sur les mains et les pieds puis le reste viendra; se concentrer sur son centre et le reste viendra; la clé pour une bonne posture est la position du pelvis; la clé pour une bonne posture est la position des omoplates; la clé pour une bonne posture est la position de la tête...

La recherche de la vérité est comme la recherche de la méthode d’enseignement parfaite. Chaque professeur croit avoir la meilleure méthode, mais en même temps, les méthodes de chaque professeur évoluent. Je peux vous dire par expérience qu’à chaque étape de cette évolution nous avons le sentiment d’avoir saisi une nouvelle grande vérité. Mais un mois ou dix ans plus tard ces vérités se transforment à nouveau. Est-ce que cela signifie que nous étions en erreur l’année précédente et que cette fois nous avons enfin raison? Nous le pensons probablement, mais le professeur situé à l’autre bout de la ville qui vient de découvrir sa nouvelle vérité le pense aussi.

Certains professeurs sont totalement contre l’enseignement de tout « pas de base » ou autre séquence pré-formatée, tandis que d’autres ne croient pas en l’enseignement de la technique, parce qu’ils croient que les élèves développeront une bonne technique par eux-mêmes à force de répéter les mouvements et les séquences. Est-ce qu’une approche est meilleure que l’autre, ou plus « vraie » que l’autre?

En vérité, tandis qu’une approche peut convenir tout à fait à un étudiant, elle peut être tout à fait inadéquate pour un autre. Différentes personnes apprennent différemment et, en bout de ligne, les professeurs doivent utiliser différentes approches dans leur enseignement et les étudiants doivent trouver le professeur qui convient le mieux à leur style d’apprentissage.

Tandis qu’un étudiant visuel aurait avantage à regarder le professeur démontrer un mouvement plusieurs fois, un étudiant auditif préférerait entendre une description et une explication détaillées. Pendant ce temps, un apprenti kinesthésique serait avide d’essayer les pas lui-même et voudra imiter le professeur pendant qu’il fait la démonstration plutôt que de regarder. D’autre part, les gens intéressés par les détails vont saisir différemment de ceux qui saisissent rapidement l’image globale. Chacun profitera d’une approche d’enseignement différente et développera dans un ordre différent les divers groupes d’habiletés tels qu’apprendre ou mémoriser les séquences, la technique de marche, la connexion guideur-guidée, la musicalité et la gestion du plancher de danse.

Il y a des professeurs, des danseurs et même des chorégraphes qui ne croient pas au comptage des temps musicaux et qui se fient plutôt à des indices ou repères musicaux parce que selon eux, le comptage rend la danse trop mécanique. Ils prônent de ressentir la musique pour que votre danse soit musicale. Cela a du sens. Mais il y a ceux qui ont besoin de tout compter. D’autres prônent d’apprendre à structurer votre danse selon la musique et que le ressenti viendra avec le temps. Cela aussi a du sens. Alors, y a-t-il une bonne méthode?

La meilleure approche pour enseigner et danser inclus probablement un peu de tout : un peu de technique et des pas amusants enseignés en utilisant des démonstrations et des explications, avec beaucoup de temps de pratique. Et même là, les proportions changeront dans le temps et avec chaque individu.

Il y a aussi les camps divisés des goûts musicaux : « Tout ce qui a été composé depuis 1955 est sans valeur! » versus « Plus de deux tandas consécutives de l’âge d’or est ennuyeux et répétitif! » Je peux vous dire que chaque camp a ses goûts très à cœur et que chacun est convaincu de tenir la vérité au sujet de la musique de tango. Je pense alors à un danseur que je connais qui a des goûts que je considère très traditionnels (Fresedo-Ray, D'Agostino-Vargas, Laurenz, Maffia...). Il connaît les orchestres de tango mieux que la plupart des danseurs, il aime les classiques de l’Âge d’or et il se roule les yeux lorsqu’on joue quelque chose de grand et de dramatique comme Varela. En même temps, il n’a aucun problème à danser sur l’une de mes tandas alternative très marginale comme Tom Waits. Alors quels goûts musicaux sont les bons?

L’expérience du tango n’est pas la même pour tout le monde. Je pourrais diviser les danseurs de tango en trois groupes principaux : les danseurs « sociaux », les artistes ou danseurs de performance, et les étudiants perpétuels.

Puisqu’à l’origine le tango était une danse sociale et l’est encore, les danseurs « sociaux » sont de loin le groupe prédominant. On retrouve toutes sortes de gens dans ce groupe, mais je les divise en deux sous-groupes. Il y a les gourmands, ceux qui considèrent qu’une bonne soirée en est une où ils ont dansé presque toutes les tandas. Ces danseurs sont sur le plancher autant que possible, dansant avec autant de partenaires que possible, s’assoyant rarement pour discuter et n’allant presque jamais au bar pour prendre un verre. Ces danseurs du type de buffet « tout-ce-que-vous-pouvez-danser » sont regardés de haut par les danseurs pointilleux du type gourmet. Les membres de ce groupe recherchent toujours la qualité plutôt que la quantité. Ils dansent des tandas sélectionnées avec des partenaires sélectionnés. Ils tiennent mordicus aux códigos (protocoles) et ils passent autant de temps à socialiser entre eux qu’à danser. Ils sont souvent de très bons danseurs et sont conséquemment très convaincus qu’ils possèdent la vérité, mais d’autres les accusent d’exclusion, de snobisme et d’élitisme.

Peu importe qui a raison, ils oublient tous que les danseurs ne sont pas tous des danseurs « sociaux ». Certains danseurs professionnels passent tellement de temps à s’entraîner, à faire des tournées et à donner des prestations qu’ils viennent rarement dans les milongas. Et si l’on parle des danseurs de scène, un grand nombre de danseurs « sociaux » rejettent ce qu’ils font comme n’étant pas du « vrai » tango, parce que c’est trop chorégraphié, tape-à-l’œil ou acrobatique. Mais ces danseurs de scène ont des habiletés bien au-delà de ce que la plupart des danseurs peuvent espérer atteindre. Alors qui parmi nous sont de vrais danseurs?

Parlant de danseurs qui ne vont jamais aux milongas, j’ai des étudiants qui prennent régulièrement des cours depuis des années, certains d’entre eux sont devenus très compétents en cours de route mais ils ne sortent jamais danser en société. Peut-être que leur style de vie (enfant, carrière, conjoint qui ne danse pas) ne se prête pas à aller dans les clubs de tango tard dans la nuit, ou peut-être que le monde du tango « social » ne les attire pas même s’ils aiment la musique et le processus d’apprentissage. Est-ce que cela fait qu’ils en sont moins des danseurs de tango?

En fait, tous ces danseurs sont des danseurs de tango, même si leurs habiletés, leurs buts, leur vision et leur expérience du tango sont largement différents.

Je suppose que la vérité du tango se situe quelque part dans un équilibre entre simple plaisir et travail ardu, mouvements tape-à-l’œil et bonne technique, discipline et créativité, tradition et évolution. Il n’y a peut-être pas une grande vérité, mais la quête nous mènera à de grandes découvertes.

Article précédent :
Leçon no 5: Oui, vous avez besoin de pas.

Prochain article :
Leçon no 7: Vous avez besoin d’avoir la peau dure pour danser le tango.

Tuesday, 22 May 2018

Vingt leçons de tango : Cinquième partie : Oui, vous avez besoin de pas

Les professeurs enseignent des pas et des séquences tout en insistant
qu'ils sont secondaires aux éléments tels que la connexion, la musicalité
et la technique. Est-ce une contradiction? Pas vraiment.

Traduit par François Camus
Lire le texte original en anglais ici

Pour souligner ma 20e année à danser le tango, j’ai retenu 20 leçons que j’ai apprises dans, à travers, ou au sujet de cette danse et le processus d'apprentissage et d'enseignement qui l'accompagne. Voici ma quatrième « leçon ».

Leçon no 5 : Vous avez besoin d’apprendre des pas.

S’il n’y a pas de figures ou de pas prédéfinis en tango argentin, pourquoi la plupart des professeurs enseignent-ils des séquences, ou des figures? Cela semble contradictoire mais ça ne l’est pas.

Si le tango est un langage, c’est bon et bien de connaître les règles de grammaire, l’orthographe et la ponctuation, mais vous ne pouvez les utiliser si vous n’avez pas de vocabulaire avec lequel travailler. C’est pourquoi les professeurs enseignent des pas et des séquences tout en insistant qu’ils sont secondaires aux éléments tels que la connexion, la musicalité, la technique et autres.

Lorsque nous apprenons une nouvelle langue, nous commençons habituellement par apprendre quelques phrases clés telles que « Bonjour, mon nom est Andrea. Quel est votre nom? » ou « Combien est-ce que ça coûte? » ou « Aimeriez-vous danser? » Comme cela nous pouvons commencer à communiquer immédiatement à un niveau élémentaire, ensuite on apprend l’alphabet, les règles de grammaire, la syntaxe et ainsi de suite. Le but ultime, bien sûr, est de parvenir à formuler nos propres phrases, et si un jour on parvient à maîtriser la langue, on la parlera avec fluidité, sans avoir à réfléchir à comment tout ça fonctionne. C’est semblable pour le tango. On apprend quelques séquences simples avec lesquelles travailler, des structures (phrases) simples que l’on peut apprendre, pratiquer et comprendre, et à travers elles on commence à communiquer, tout en travaillant sur les mouvements individuels (l’alphabet) et la technique (la grammaire, la syntaxe, etc.). Éventuellement, on pourra peut-être créer de nouvelles séquences à la volée (la prose), tout en maintenant notre connexion (la conversation) avec notre partenaire et jouer avec la musique (la poésie!).

Une fois qu’on a appris à marcher avec un/e partenaire devant nous, nous sommes déjà en train de communiquer à un niveau élémentaire, mais nous avons besoin d’un certain niveau de vocabulaire pour vraiment nous exprimer. Tout comme un vocabulaire élaboré ne suffit pas pour tenir une grande conversation, des mouvements élaborés ne suffisent pas pour faire un grand danseur. Des mouvements « cool » sont toujours, bien… « cool », et tant qu’on les utilise correctement dans le bon contexte, ils sont une part essentielle, pour ne pas dire amusante, du tango.

Les séquences sont à la fois des outils pédagogiques et des outils pour guider, et je pense que c’est pourquoi elles sont une composante inévitable du processus d’enseignement/apprentissage. En enseignant des séquences, il est important toutefois que les professeurs soulignent clairement que les séquences sont différentes des mouvements individuels qui les composent et qu’en fin de compte c’est la maîtrise des mouvements qui compte le plus, pas les séquences en elles-mêmes. Les séquences sont les moyens pour atteindre une fin, pas la fin en elle-même.

Dans le contexte d'une telle structure, enseigner un mouvement tel qu’un « ocho » donne des points de référence utiles aux étudiants de tango. On enseigne de telles séquences afin d’enseigner des mouvements fondamentaux tels que les pas et les pivots, lesquels une fois mis ensemble deviennent des mini-structures fondamentales telles que les séquences de marche, les « ochos » et les « giros ». Lorsqu’on leur ajoute des pas de transition pour entrer et sortir de ces mouvements ils deviennent ce que l’on conçoit comme étant des figures.

Les guidées n’ont pas besoin de se souvenir des séquences mais elles ont besoin de les apprendre, de les comprendre et de les pratiquer. S’arrêter à la séquence en elle-même encourage l’anticipation de la part des guidées parce qu’elles seront exagérément préoccupées par ce qui vient ensuite, mais pratiquer les séquences et comprendre comment les parties s’intègrent enseigne à leur corps à faire ce qu’elles ont à faire, et ce qu’elles devraient ressentir quand leurs pas sont correctement synchronisés à ceux de leur partenaire.

Ce serait merveilleux si nous pouvions enseigner l’improvisation dès le début et faire voir l’ensemble aux débutants, escamotant les parties lourdes, difficiles et souvent frustrantes du processus d’apprentissage. Mais dans mon expérience, nous ne pouvons escamoter les premières étapes du processus parce qu’apprendre le tango est justement ça, un processus. Et il ressemble à quelque chose comme ceci :

1. Apprendre quelques mouvements et séquences de base, en même temps qu’une technique très élémentaire et des outils pour guider et suivre, lesquels nous feront sentir maladroits et nous sembleront étonnamment difficiles au début, et ne nous donneront pas l’impression de danser.

2. Apprendre d’autres mouvements et séquences tout en essayant de maîtriser les premiers, en portant attention à notre posture, à la musique et à plein d’autres choses qui nous sembleront encore être trop de choses auxquelles penser en même temps. Ceci cause souvent beaucoup de confusion et de frustration chez les guideurs, lesquels ont beaucoup de difficulté à apprendre et à mémoriser leurs propres pas, encore moins à savoir ce que leur partenaire est en train de faire à chaque étape. De plus, ils vont se torturer l’esprit et le corps à décoder des concepts tels que système parallèle versus croisé. En même temps, les guidées ont souvent l’impression qu’elles apprennent plus vite que leurs partenaires et elles commencent à avoir l’impression qu’elles peuvent vraiment danser – si elles sont jumelées avec un guideur plus avancé ou avec leur professeur. À ce stade, les deux partenaires sont souvent frustrés de la vitesse d’apprentissage du guideur.

3. Les guideurs continuent de se sentir stressés de ne pas connaître suffisamment de mouvements. Ils se trouvent ennuyeux s’ils n’exécutent pas tous les mouvements qu’ils ont appris au cours d’une chanson. Les guidées apprennent que leur rôle est plus que suivre. Elles commencent à réaliser qu’elles sont responsables de leur propre axe, de leurs pas et de leurs pivots. Elles commencent à comprendre que le guideur n’est pas responsable de toutes les fautes. Les professeurs ne cessent de dire que les deux partenaires devraient faire plus attention à leur posture, à leur connexion, à la musicalité et à la gestion du plancher. La plupart des danseurs de niveau intermédiaire ne le comprennent pas ou n’y croient pas encore pleinement. À ce point, guideurs et guidées peuvent se sentir au creux d’une vague en réalisant tout ce qu’il y a à apprendre et le temps et les efforts qu’il faudra encore y mettre.

4. Guideurs et guidées ont chacun fait l’expérience de moments de révélation où, par chance ou par dessein, tout se place avec aisance : les pas, l’équilibre, une étreinte confortable et une musicalité parfaite. Rendus ici, les guideurs ont été exposés à presque tous les mouvements qui ont un nom : ochos, giros, paradas, barridas, sacadas, ganchos, boleos, volcadas, colgadas. Ayant passé passablement de temps à danser dans les milongas, ils réalisent que s’ils améliorent leur étreinte, leur posture et leur musicalité, les choses fonctionneront mieux plus souvent. Pendant ce temps, les guidées cessent d’avoir besoin de se faire guidées dans une interminable série de mouvements impressionnants pour apprécier une danse et elles commencent à retirer de plus en plus de plaisir d’une bonne étreinte, d’une musicalité créative et de pas simples qui leurs donnent une chance de connecter, d’embellir, de jouer avec la musique et de s’exprimer.

5. Toutes ces années de travail ardu portent fruit et nous comprenons tous les deux que tout commence et se construit à partir d’une bonne connexion. Les séquences et les mouvements deviennent des outils pour improviser avec la musique et nos partenaires. Les deux comprennent que talent et plaisir sont une question du comment, pas du quoi. Nous regardons en arrière et nous aimerions avoir compris plus tôt ce qu’il en est vraiment. Bien que nous ayons atteint un niveau où les spectateurs nous considèrent avancés, nous voyons que le processus d’apprentissage du tango est un voyage sans fin. Bien que nous retirions de la satisfaction pour tout le chemin parcouru, nous voulons aller encore plus loin.

Prochain article : Leçon no 6: La vérité à propos du tango est…

Article précédent : Leçon no 4 : La musicalité est tout

Tuesday, 13 March 2018

Vingt leçons de tango : Quatrième partie : La musicalité est tout

La musique est la raison d'être de la danse, et en danse de couple
c'est aussi un important outil de synchronisation.

Traduit par François Camus
Lire le texte original en anglais ici

Pour souligner ma 20e année à danser le tango, j’ai retenu 20 choses que j'ai apprises dans, à travers, ou au sujet de cette danse merveilleuse et sa musique captivante. Voici ma prochaine « leçon ».

Leçon No. 4 : La musicalité est tout
La musicalité pourrait bien être mon sujet préféré. C’est certainement la qualité que je préfère chez un danseur… bien, peut-être à égalité pour la première place avec une bonne étreinte. Donnez-moi une belle étreinte et une excellente connexion à la musique et je suis une danseuse heureuse.

Si seulement je pouvais convaincre les débutants de ça dès leur début : les grands mouvements impressionnants ne font pas un grand danseur. La musicalité par contre…

La musicalité est probablement l’aspect du tango qui est le plus sous-estimé par les danseurs débutants et intermédiaires. Dès le premier jour, presque chaque guideur désire apprendre des pas, des pas, des pas, et des mouvements, des mouvements, des mouvements. Bien sûr les séquences originales et complexes peuvent être amusantes, mais elles ne sont rien si elles ne sont pas exécutées en harmonie avec la musique. Mieux vaut exécuter quelque chose de simple en parfaite synchronisation avec le rythme que quelque chose d’apparence complexe en traitant la musique comme un simple bruit de fond.

Je pense que le même phénomène se produit dans toutes les danses sociales. Récemment, je suis allée dans un club de salsa pour la première fois en plus de dix ans. J’ai trouvé que les danseurs sont concentrés sur les mouvements plus que jamais. Ils vous tournent comme ceci et comme ça, exécutant série après série de séquences complexes, faisant rarement une pause pour seulement danser. Pour simplement ressentir et bouger sur la musique. En tango, comme en salsa, les séquences complexes et les mouvements difficiles peuvent être amusants et satisfaisants lorsqu’ils sont bien exécutés, mais ils doivent être intercalés de danse simple, et si le mouvement n’est pas bien exécuté, si l’un des partenaires n’est pas sur la musique, c’est déroutant pour l’autre et, franchement, à peine amusant du tout.

Pour la guidée, cela signifie que vous recevez constamment deux messages contradictoires – l’un de votre partenaire et l’autre de la musique – et vous avez constamment à choisir lequel des deux vous allez suivre. Une fois, une femme m’a confiée que lorsqu’elle est dans une telle situation elle se sent comme si son cerveau allait exploser – et je me sens comme ça aussi.

La musique est pas mal la raison d’être de la danse. C’est pourquoi nous dansons différemment sur différents types de musiques.

Alors pourquoi, oh pourquoi, tant de danseurs de tango pensent à la musicalité après-coup?

Je crois qu’il y a deux raisons à cela :

Premièrement, il n’y a pas de pas de base en tango. Dans la plupart des danses sociales il y a un pas de base qui correspond à un motif rythmique spécifique et qui s’intègre clairement dans une phrase musicale. Pour utiliser une fois de plus la salsa comme exemple, vous avez trois pas, une pause, puis trois autres pas et une pause, le tout correspondant parfaitement dans une phrase de huit temps. Conséquemment, le pas de base est enseigné de cette façon : comme un motif qui commence et arrête à temps avec chaque phrase musicale. En tango, il n’y a pas vraiment de pas de base à part la marche, alors vous n’êtes pas obligés de commencer la séquence sur "1" ou de finir sur "8". Même si nous utilisons certaines séquences dans notre vocabulaire – et certaines d’entre elles peuvent même être composées d’exactement huit pas ou actions – nous pouvons en changer le motif rythmique en faisant une pause pour un temps ou deux ou danser en double-temps, changeant ainsi le moment dans la musique où nous complétons notre figure. Ajoutez à cela l’imprévisibilité des réponses de notre partenaire et du trafic sur le plancher de danse, il devient alors impossible d’imposer une séquence quelconque avec un nombre spécifique de pas ou un nombre de temps musicaux.

Deuxièmement, la musique de tango est constituée de plusieurs couches musicales et il y a plusieurs manières de l’interpréter et de jouer avec. Il est donc difficile pour les professeurs de tango d’imposer une structure musicale à leurs élèves, parce que plusieurs autres structures musicales pourraient fonctionner tout aussi bien : vite, vite, lent versus lent, lent, lent ou lent, vite, vite, sans mentionner l’ajout de pauses ou les syncopes… Je crois tout de même qu’au début, les enseignants doivent choisir un motif et l’imposer, comme exercice de conscientisation et de discipline. Nous devons apprendre aux étudiants à s’efforcer de danser sur la musique, et à rester constamment sur le rythme. Tout simplement parce que plusieurs ne le font pas. Ils se disent qu’ils vont d’abord se préoccuper des pas et s’occuper plus tard de suivre la musique. Mais souvent, ce « plus tard » ne vient jamais vraiment. Ils deviennent tellement habitués à danser au battement de leur propre tambour – ou ils l’ignorent complètement – qu’ils n’apprennent jamais à se laisser guider et inspirer par la musique qui joue.

Il y a différents niveaux de musicalité pour les danseurs:

• Le rythme. C’est l’unité de base qui mesure le temps dans la musique. C’est sur le rythme que vous tapez du pied ou tapez dans vos mains, et au tango c’est le rythme de base sur lequel vous marchez. Une simple marche suit le rythme régulier fort, ou accentué, de la musique. Le rythme, el compás en espagnol, est comme un métronome toujours présent; c’est le temps constant et régulier que tous les musiciens maintiennent, même lorsque leurs mélodies accélèrent, ralentissent ou font une pause. Comme la pulsation cardiaque, ce rythme, aussi appelé une pulsation, est toujours présent, que vous l’entendiez ou non et sans égard à ce qui se passe d’autre dans la musique. Dans plusieurs autres types de musiques le rythme est souvent marqué par la batterie ou autre instrument à percussion, mais c’est rarement le cas en tango argentin. Divers instruments peuvent marquer le rythme à divers moments, raison pour laquelle il est si difficile pour certaines personnes d’entendre ou de ressentir le rythme du tango à leurs débuts. C’est un défi pour certains mais c’est essentiel pour tous. Vous ne pouvez pas être sur la musique si vous ne pouvez pas trouver le rythme, alors trouvez-le et efforcez-vous de le suivre avant d’aller vers d’autres possibilités. Certaines personnes pensent que c’est ennuyeux d’enseigner aux gens de danser sur le rythme et que nous devrions leur enseigner immédiatement à danser sur la mélodie. Je suis en désaccord. Au cours de toutes ces années de danse et d’enseignement, j’ai vu trop de danseurs qui ont de la difficulté à entendre le rythme de façon constante et encore plus à danser sur le rythme. Alors je pense qu’il est important d’enseigner ce concept de base en premier. Si vous êtes sur le temps, vous ne serez pas dans l’erreur, bien que vous allez éventuellement vouloir rendre les choses plus intéressantes en jouant avec…

• Pauses et double-temps. En termes de variations sur le rythme, les pauses viendront en premier puisque souvent vous n’aurez d’autre choix que d’arrêter de bouger pour un temps ou deux afin de vous ressaisir, laisser votre partenaire se ressaisir, ou gérer le trafic toujours imprévisible du plancher de danse. Assurez-vous de faire une pause pour un, deux ou trois temps –non pas pour une durée de temps aléatoire qui ne tient pas compte de la musique. Faites une pause sur un temps et repartez sur un temps. Danser en double-temps, parfois appelé traspie (spécialement en milonga) ou contretemps, signifie danser deux fois plus vite ou, en d’autres mots, faire trois pas en deux temps musicaux. C’est ici que les choses deviennent intéressantes… et, bien sûr, plus exigeantes. Rappelez-vous que, si vous ne pouvez pas tenir le temps, vous ne pourrez pas gérer le double-temps.

• Syncopes, phrase musicale et mélodie. Ce sont des concepts plus complexes. Pour un danseur de haut niveau ils sont incroyablement amusants, parce que vous pouvez devenir incroyablement créatifs, mais ils sont aussi assez difficiles. Bien des danseurs ne parviennent jamais au point où ils peuvent utiliser ces éléments, et vous devez absolument maîtriser  pleinement les concepts précédents avant même de tenter d’aller plus loin.

  • Syncope signifie placer un accent rythmique à un endroit où il ne se produirait normalement pas; elle serait généralement exécutée au moment où les musiciens la font, alors vous avez besoin de l’entendre, faire en sorte que vos pieds la marque et que votre partenaire la ressente, le tout en l’espace d’une fraction de temps.
  • La phrase musicale est la manière dont la musique est structurée. En tango, les phrases musicales sont habituellement d’une durée de 8 ou 16 temps. En tango il n’est pas nécessaire de commencer sur le "1" comme on le fait dans les autres danses, mais la musique change entre les phrases. Alors si vous êtes conscient de la phrase musicale et des changements, vous pouvez changer la qualité de votre danse à ces moments là, étant ainsi connecté plus étroitement à la musique et plus expressif. 
  • Danser sur la mélodie peut être accompli en marquant les séquences rythmiques complexes de l’un des instruments autant qu’en dansant l’émotion (le ressenti) de la musique. C’est ce qui nous fait ou devrait nous faire danser différemment au son de divers orchestres. En définitive, différents styles de musiques invitent différents styles de danse. Dès le jeune âge de mes enfants, j’ai observé que je pouvais faire jouer n’importe quel genre de musique et qu’ils bougeaient instinctivement d’une manière qui ressemble étroitement aux danses qui sont associées à chaque genre : country, swing, hip hop, classique… même s’ils n’avaient jamais entendu ce type de musique ou vu ce type de danse. Chaque style de musique évoque automatiquement une sensation différente et une façon particulière de l’exprimer physiquement. Si on étend ce concept au tango, cela signifie que la sensation  et la qualité de notre danse devrait changer à chaque tanda, chaque style, chaque orchestre. Évidemment la valse devrait être dansée différemment de la milonga, laquelle devrait  à son tour être dansée différemment du tango, mais dans chacun de ces styles, chaque orchestre devrait aussi être dansé différemment. Si vous ne bougeriez pas de la même façon sur du Tchaïkovski que sur du Eminem, danseriez-vous un D’Arienzo rythmé des années 1930 de la même façon qu’un Pugliese dramatique des années '50?

Alors, qu’en est-il du rôle de la guidée dans tout ceci? Il y a une idée erronée à l’effet que la musicalité est surtout la tâche du guideur. Mais non, comme tout en tango, ça devrait être 50/50.

D’une part, c’est la musique qui inspirera les embellissements de la guidée. Pourquoi est-ce que je choisis de taper du pied plutôt que de faire un lápiz? Une série de petits pas enjoués plutôt  qu’une lente caresse sur la jambe de mon partenaire? La musique, bien sûr!

D’autre part, c’est parfois ma tâche de garder le rythme. À titre d’exemple, si mon partenaire me guide dans un tour pendant qu’il pivote sur un pied tout en embellissant avec des enrosques difficiles, c’est à moi de marquer la musique avec mes pas, de l’aider à tourner, à conserver son équilibre et à savoir facilement où je suis afin qu’il puisse terminer le tour juste au bon moment.

La musique joue un autre rôle très important dans les danses de couple : c’est un outil de synchronisation. Si mon partenaire et moi dansons sur la même musique, nous danserons plus facilement en synchronisation l’un avec l’autre. Quand on parle d’aller au-delà du rythme pour danser en double-temps, pour syncoper ou pour explorer d’autres couches de rythme et de mélodie, il est essentiel que la guidée soit en harmonie avec la musique autant que le guideur. À titre d’exemple, quand mon guideur souhaite que je danse en double-temps, il me donne une indication d’aller plus vite, mais qu’est-ce qui me dit exactement à quelle vitesse je dois aller? La musique! Mon guideur ne place pas mon pied sur le plancher. Je le fais, et je le fais sur la musique. Et s’il souhaite que je fasse une syncope ou que je marque un autre motif mélodique complexe? C’est impossible si je ne l’entends pas moi-même dans la musique.

Si tout cela semble intimidant, rappelez-vous ceci : commencez par les éléments de base, ou le rythme, et vous ne vous tromperez pas. Petit à petit, au fur et à mesure que vous commencez à maîtriser un concept, vous pouvez essayer le suivant. Alors, peut-être qu’un jour vous aussi, vous incarnerez la musique, utilisant votre propre corps comme l’un des instruments de l’orchestre, restant constamment sur le rythme et remplissant les espaces entre les temps de mélodies pleines de créativité, d’émotion et de suspense.

La musicalité pourrait bien être l’élément le plus important de votre danse. Mais encore, vous avez besoin de pas.

Prochain article : Leçon no 5 : Mais vous avez besoin d’apprendre des pas


Monday, 26 February 2018

Vingt leçons de tango : Troisième partie : L’importance de la posture

Traduit par François Camus
Lire le texte original en anglais ici

Pour souligner ma 20e année à danser le tango, j’ai retenu 20 leçons que j’ai apprises au cours des 20 dernières années dans, à travers, ou au sujet de cette danse à la fois simple et complexe. Voici ma troisième « leçon ».

Leçon No. 3 : La posture est tout. Je l’admets, je suis pas mal obsédée par la posture. Étant une enseignante de tango et étant récemment devenue une enseignante de yoga, j’ajuste la posture (la mienne et celle des autres), j’observe la posture, j’étudie la posture et je pense à la posture tous les jours.

Vous n’avez pas à être aussi préoccupé par la posture que je le suis, mais avouons-le, si votre posture est mauvaise, votre étreinte en souffrira. Et si votre étreinte est mauvaise, votre connexion en souffrira. Et sans bonne connexion, qu’est le tango?

Pourquoi ne peut-on pas avoir une bonne étreinte sans une bonne posture? Eh bien, tout comme les bras sont liés au reste de notre corps, l’étreinte est liée à notre maintien. Et lorsqu’on dit "étreindre", on pense spécifiquement à nos bras et à nos mains, mais nous étreignons vraiment notre partenaire avec notre corps tout entier: mains, bras, épaules, dos, poitrine, tête – même la position de nos hanches, de nos jambes et de nos pieds contribuent à la façon dont nous tenons notre partenaire. Si votre tête est tenue trop vers l’avant, par exemple, elle peut pousser inconfortablement contre la tête de votre partenaire, provoquant des douleurs dans son cou ou un déséquilibre affectant en retour la façon dont il/elle nous tient. Si le haut de votre dos est arrondi et que vos épaules sont vers l’avant, votre poitrine va s’affaisser et votre partenaire sentira que vous vous retenez ou que vous le/la repoussez plutôt que de l’inviter vers vous.

Une bonne posture constitue une grande part d’une bonne technique, elle nous libère pour danser avec aisance et pour tenir nos partenaires confortablement. Alors, qu’est-ce qu’une bonne posture?

La posture réfère à la position dans laquelle vous tenez votre corps en position debout. Une bonne posture implique d’entraîner votre corps à se tenir debout, à marcher, à s’asseoir, à se coucher et, bien sûr, à danser dans des positions où le moins de tension est exercée sur les muscles et ligaments de soutien pendant les mouvements ou les activités dans lesquelles on doit supporter un poids.

La posture et l’alignement vont de pair et un bon alignement est essentiel au maintien d'une bonne posture. Alors examinons ce qui constitue un bon ou un sain alignement.

Illustration d'un bon alignement.
L’alignement fait référence à la façon dont la tête, les épaules, la colonne vertébrale, les hanches, les genoux et les chevilles s’enlignent les uns par rapport aux autres. Quand les professeurs de danse parlent de "l’axe" et de "garder son axe," ils parlent en fait de maintenir un bon alignement. Un bon alignement du corps vous aide à établir et à maintenir une bonne posture, laquelle sera excellente pour danser le tango aussi bien que pour votre vie en général, parce qu’il y aura moins de tension sur la colonne vertébrale. Quatre points principaux devraient être alignés quand on se tient debout. Partant du sol et allant vers le haut, ce sont:
la malléole latérale, ou le petit os que l’on a sur le côté extérieur de la cheville
le grand trochanter, ou le côté extérieur de la tête supérieure du fémur (l’os de la cuisse), située à l'articulation de la hanche.
l’acromion, ou le petit os situé sur le dessus de l’épaule
le méat auditif, ou trou de l’oreille

Maintenir l’alignement de ces points maintient la courbe en S naturelle de la colonne vertébrale. Vu de côté, les parties cervicale (supérieure) et lombaire (inférieure) ont une lordose, ou courbure vers l’intérieur, tandis que la partie thoracique a une cyphose, ou légère courbure vers l’extérieur. Les courbes de la colonne vertébrale fonctionnent comme un ressort hélicoïdal pour absorber les chocs, maintenir l’équilibre et faciliter l’amplitude des mouvements.

Exemple commun d'un 
mauvais alignement. 
Le cocxyx est rentré,  
rendant le centre 
de gravité et la 
tête trop vers l'avant. 
Ceci change les courbes 
naturelles du dos.
En tango, comme dans la vie quotidienne, il peut être difficile de maintenir une bonne posture et un bon alignement, spécialement si c’est nouveau pour nous.

Souvent les gens rentrent le coccyx, relâchant les muscles du bas du dos, aplatissant le creux lombaire et déplaçant le centre de gravité vers les orteils plutôt que de le conserver au-dessus de l’os du talon (lequel est le plus gros os du pied et conçu pour nous soutenir). Rentrer le pelvis crée de la tension sur les pieds, les genoux et la colonne vertébrale, ce qui est particulièrement problématique en tango parce que cela signifie que le pelvis, les jambes et les pieds se situent plus en avant que le haut du corps et vous serez porté à frapper les genoux de votre partenaire ou même à lui marcher sur les orteils (ou de vous faire marcher sur les orteils).

Plusieurs personnes tiennent aussi leur tête trop en avant, projetant le menton en avant (ce qui comprime les vertèbres cervicales) ou, comme c’est souvent le cas en tango, inclinant la tête vers l’avant, regardant vers le bas.

Garder la tête vers l’arrière en gardant le menton parallèle au sol et plaçant la tête au-dessus de la colonne vertébrale allonge la colonne cervicale tout en maintenant sa courbe naturelle. Cette position vous aidera à maintenir votre équilibre en dansant et vous empêchera de pousser votre tête ou votre visage contre celle de votre partenaire d’une manière invasive ou inconfortable.

La bonne nouvelle est que si on se pratique régulièrement à avoir une bonne posture et un bon alignement, on renforce progressivement les muscles requis tout en développant de nouvelles habitudes saines. Vient un jour où on réalise qu’on se tient correctement la plupart du temps, et même que la sensation est naturelle!

Une grande part du défi, une fois qu’on a trouvé le bon alignement, est de maintenir ces points alignés pendant qu’on est en mouvement. En tango, nous avons le défi additionnel d’avoir à maintenir notre alignement tout en bougeant et en tenant une autre personne. Que puis-je dire d’autre que la pratique rend parfait? La posture et l’alignement ne sont pas des choses à pratiquer une heure ou deux pendant un cours de tango. Ils doivent être pratiqués aussi souvent que possible pendant vos activités quotidiennes: assis à votre bureau, marchant sur la rue, attendant l’autobus, brossant vos dents et, bien entendu, en dansant.

Parlant de maintenir votre alignement tout en dansant avec une autre personne, je dis toujours à mes élèves de tango de ne pas sacrifier leur posture pour rien, ni personne. Cela signifie que vous ne vous contorsionnez pas pour exécuter un gancho mal placé et vous ne dansez pas courbé parce que vous êtes plus grand(e) que votre partenaire. Aussi, vous ne vous inclinez pas pour maintenir une étreinte rapprochée; si vous ou votre partenaire ne pouvez pas exécuter un mouvement en vous tenant droit dans une étreinte rapprochée, ouvrez l’étreinte ou n’exécutez pas le mouvement; ne sacrifiez pas votre posture.

Parlant d’étreinte rapprochée, il y a de légers sacrifices à faire dans l’alignement quand on danse dans un abrazo rapproché, style milonguero. Et quand je dis léger, j’insiste. Parce qu’on recherche une connexion physique entre notre torse et celui de notre partenaire, notre cage thoracique peut être légèrement en avant par rapport à notre pelvis. Toutefois, si on s’assure de maintenir nos hanches au-dessus de nos talons et qu’on n’avance pas notre tête, l’ajustement du haut du corps pour rejoindre notre partenaire sera minime, et devrait se réajuster automatiquement aussitôt qu’on relâche l’étreinte rapprochée. Si le guideur garde ses hanches au-dessus de ses talons, il ne devrait pas du tout s’incliner vers l’avant pour créer une étreinte rapprochée. C’est à la guidée de s’avancer pour trouver la connexion avec le guideur. Mais encore, si le bas de son corps est positionné correctement, l’ajustement à faire sera minime. Aussi, tout déplacement du torse vers l’avant devrait être accompagné d’un étirement du torse vers le haut, ce qui allongera la colonne vertébrale et nous empêchera de nous incliner d’une façon inconfortable et malsaine.

Bien sûr, tout ce travail sur la posture et l’alignement vous aidera à vous maintenir dans la vie avec moins de douleurs au dos et une meilleure santé. Améliorer votre posture et l’alignement pour le tango aura des bienfaits au-delà du plancher de danse.

La posture pourrait bien être l’élément le plus important de notre danse.

Mais encore, la musicalité est aussi super-importante.

Prochain article : Leçon no 4 : La musicalité est tout

Article précédent : Leçon no 2 : L’étreinte est tout

Tuesday, 13 February 2018

Vingt leçons de tango : Deuxième partie : L’étreinte est tout

L'abrazo devrait inclure tous les éléments d'un bon câlin, y compris la sincérité.

Traduit par François Camus
Lire le texte original en anglais ici

Pour souligner ma 20e année à danser le tango, j’ai retenu 20 leçons que j’ai apprises au cours des 20 dernières années dans, à travers, ou au sujet de cette danse complexe, élégante et passionnée. Voici ma deuxième « leçon ».

Leçon No. 2 : L’étreinte est tout. La première chose qu’on ressent quand on se rencontre sur la piste de danse pour une tanda, c’est l’étreinte ou l’abrazo. Dès ces premiers instants où l’on enlace et qu’on se fait enlacer par un/e partenaire, on découvre beaucoup de choses au sujet de cette personne en tant que danseur (et aussi comme personne, mais c’est un sujet pour un autre article) : s’il ou elle est confiant ou anxieux, contrôlant ou attentionné, intense ou réservé, concentré sur les pas ou sur la connexion. On peut ressentir le niveau d’habileté globale de notre partenaire, dès ces premiers instants fugaces, avant même de faire le premier pas.

L’étreinte au tango est essentiellement synonyme de connexion, et l’on sait déjà que le tango est une question de bonne connexion. C’est par l’intermédiaire de l’étreinte qu’on ressent tout, c’est elle qui nous permet de guider ou d’être guidé.

Évidemment, abrazo signifie littéralement faire un câlin ou serrer dans ses bras. Conséquemment, notre abrazo devrait inclure tous les éléments d’une bonne accolade : elle devrait envelopper notre partenaire, et le ou la tenir confortablement sans être imposante, restrictive ou autrement inconfortable, et elle devrait toujours être ressentie comme sincère.

Si l’étreinte est inadéquate – qu’elle tire, pousse, ou restreint, qu’elle est exagérément tendue ou trop relâchée – peu importe le nombre de belles figures ou d’embellissements complexes que vous exécuterez, ça ne donnera pas de sensations agréables à votre partenaire. Par contre, si votre étreinte est bonne, vous n’aurez pas à faire beaucoup pour que ce soit un plaisir de danser avec vous.

Au plan technique, voici comment j’utilise ma propre étreinte et ce que je dis à mes étudiants : utilisez davantage vos mains et moins vos bras. Vos bras doivent être souples et légers et vos articulations – poignets, coudes, épaules et omoplates – doivent conserver leur mobilité. Mais vos mains, particulièrement la paume de vos mains, devraient être actives, tenant votre partenaire de façon à bien le ou la ressentir, tenant au-delà de la surface des vêtements ou même de la peau, épousant la forme de la partie du corps avec laquelle elle est en contact. Le dos doit aussi être actif. Les muscles de la partie supérieure du dos devraient faire descendre vos épaules et vos omoplates, permettant à vos bras d’être détendus sans être mous. Cette technique vous permettra aussi d’avoir une étreinte adaptable. Le tango est beaucoup une question d’adaptabilité, et notre étreinte doit s’adapter à chaque partenaire et à chaque mouvement. Si nos bras sont souples et nos articulations mobiles dès le départ, l’étreinte s’adaptera d’elle-même sans effort. Finalement, mettez la même énergie dans les deux mains. Ceci n’est pas nécessairement facile à faire à cause de la nature asymétrique de l’étreinte du tango, mais l’équilibrage des deux mains peut être une solution miracle à trop de tirage ou de poussée de part et d’autre.

Plusieurs enseignants disent, et je le disais aussi : « Gardez votre cadre ». Je ne le dis plus parce que je crois que ce n’est pas bien interprété. Premièrement, dans un effort pour maintenir le cadre on a tendance à devenir trop rigide. Deuxièmement, la forme spécifique de l’étreinte a moins d’importance que son mode de fonctionnement. C’est pourquoi nous devrions pouvoir danser autant dans une étreinte de pratique, une étreinte fermée, une étreinte ouverte, ou même avec un seul bras ou sans les bras. Si on s’attarde trop à la forme exacte – l’angle des coudes, la hauteur des bras, la position exacte de la main dans le dos du partenaire – nous devenons trop centrés sur nous-mêmes et sur la forme, et en bout de ligne nous bloquons une partie des messages qu’on tente de transmettre ou de recevoir. Nous devrions plutôt tenir notre partenaire avec des mains fermes et des bras souples et légers, découvrant un juste équilibre entre ferme et souple, réceptif et communicatif, utilisant notre abrazo pour être avec notre partenaire et pour le ou la ressentir, pas pour nous tenir droit, contrôler, restreindre, tirer ou pousser. Ce que je peux dire à la place de « maintient ton cadre » c’est  « maintient le cadre de ton/ta partenaire ». Ainsi, vous utiliserez votre étreinte pour prendre soin de votre partenaire, lui permettre de bouger tout en lui donnant des points de référence stables et utiles, lesquels lui permettront de maintenir son axe et son équilibre tout en lui permettant de vous guider ou de vous suivre avec aisance… et, ce qui est le plus important, de se sentir bien.

L’étreinte pourrait bien être l’élément le plus important de notre danse.

Mais encore, la posture est aussi très importante.

Prochain article : Leçon No 3 : La posture est tout

Article précédent : Vingt leçons de tango: Première partie : Évolution

Wednesday, 31 January 2018

Vingt leçons de tango : Première partie : Évolution

Pantalons de tango amples et grand boleos ont cédé la place à des jupes moulées et une danse à étreinte rapprochée.

Traduit par François Camus
Lire le texte original en anglais ici

J’ai pris ma première leçon de tango en 1997. L'année passée, je me suis rendu compte que cela signifiait que je dansais le tango depuis 20 ans! Ce fut toute une aventure.

Est-ce que ça en a valu la peine? Absolument.

Est-ce que cela a été facile? Bien sûr que non.

Au cours des ans j’ai appris plusieurs choses. J’ai appris la confiance et l’humilité, j’ai appris à lâcher prise et à me défendre, à être à la fois plus dure et plus compréhensive, à guider et à suivre, à m’exprimer et à écouter, à être engagée et détendue, à anticiper ce qui est à venir tout en vivant le moment présent, à suivre les règles tout en pensant en dehors des sentiers battus.

Sans ordre spécifique, j’ai retenu 20 choses que j’ai apprises en 20 ans de tango. Afin de garder mes articles courts et de publier plus régulièrement j'ai décidé de publier une « leçon » par semaine au cours de 20 semaines.

Leçon no 1. Le tango évolue et nous devons évoluer nous aussi. 

Le tango a changé depuis mes débuts il y a 20 ans. La danse a changé, les tendances et les usages ont changé, ma ville a changé et bien sûr j’ai changé moi aussi. Dans le temps, l’apprentissage du tango consistait à apprendre des pas. À la fin de Tango 2, je crois que j’avais déjà appris les ganchos et les boleos, les barridas et les sacadas. Les enseignants ne parlaient pas vraiment de suivre la ligne de danse, ou la ronda. Tout au plus mentionnaient-ils que les danseurs se déplaçaient sur le plancher de danse dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Les DJ ne jouaient pas de cortinas pour distinguer les tandas; et personne n’utilisait le cabeceo. Le spectacle « Forever Tango » de Broadway faisait une tournée mondiale tandis que les films « La Leçon de tango » de Sally Potter et « Tango » de Carlos Saura venaient juste de sortir. Autour de nous il y avait des figures tape-à-l’oeil et de la musique dramatique en abondance. Les pièces instrumentales de Pugliese et les bandes sonores de ces films et spectacles jouaient partout. Quelques années plus tard, le nouveau groupe Gotan Project introduisit un son nouveau, tout aussi dramatique et résolument moderne qui était un signe des temps à venir. Les chaussures de tango importées d’Argentine n’étaient pas encore facilement disponibles alors nous dansions avec ce que nous pouvions trouver. Montréal était déjà un joueur majeur sur la scène du tango Nord-Américain, et on pouvait déjà danser sept soirs par semaine, mais chaque soir il n’y avait qu’une seule milonga au programme, alors toute la communauté savait où aller, se rassemblait et chaque événement était un succès assuré.

Dix ans plus tard, la musique de style électro-tango fusion de Gotan Project faisait rage et était réinventée par Bajofondo, Narcotango et de nombreux autres. Avec cette musique « nuevo » est venu un style de danse que les gens appelaient aussi tango nuevo avec son étreinte élastique très caractéristique, des figures expérimentales hors axe et d’énormes boleos exécutés par de jeunes tangueras flexibles portant d’amples pantalons, funky et confortables. Le trafic sur plusieurs planchers de danse était un vrai cauchemar. Quelques studios de danse vendaient des chaussures Comme Il Faut et Neo Tango d’Argentine. Les pieds de toutes les meilleures danseuses étaient parés de tissus colorés, pailletés, ouverts aux orteils et montés sur des talons aiguilles. Paradoxalement, les cortinas étaient jouées dans presque toutes les milongas, de même qu’une part de plus en plus importante de musique de tango moderne et expérimentale, de Gotan et Otros Aires en passant par des choix de musiques alternatives allant des Beatles à Édith Piaf. La scène du tango montréalais avait commencé à s’étendre au-delà du Plateau Mont-Royal et du centre-ville allant vers l’est, l’ouest et même en dehors de l’île dans une ou deux banlieues.

Peu de temps après est venu un fort ressac contre toute forme de musique tango « nuevo » ainsi qu’envers les styles de danse qui occupent plus que leur juste part d’espace sur le plancher de danse. La musique de l’Âge d’or du tango est rapidement revenue en force au cours de la dernière décennie, de même que l’étreinte rapprochée, une ligne de danse conviviale et le style de danse milonguero. Maintenant, aucun DJ n’omet les cortinas et presque tous les enseignants encouragent l’usage du cabeceo ainsi que le respect de la ronda sur le plancher de danse. Plusieurs marques de chaussures haut-de-gamme à production limitée importées d’Argentine et d’Europe sont vendues dans presque tous les studios de tango. Des vêtements conçus pour le tango sont aussi disponibles partout, fabriqués en quantité limitée par de petits designers. Les pantalons amples sont passés de mode, remplacés par des jupes moulantes à hauteur de genou, parce que plus personne ne lance les jambes en l’air, du moins pas dans les milongas. Montréal est toujours une grande ville de tango (voir l’édition québécoise de Modern Tango World pour en savoir plus), mais d’innombrables autres villes en Amérique-du-Nord et ailleurs dans le monde ont pris le pas, nous ont rattrapées et même surpassées. Le Tango est devenu global, grâce en grande part à YouTube, Facebook et autres média-sociaux, ainsi que la prévalence des voyages à l’étranger. Les tendances en musique et en danse voyagent avec les danseurs. Nous sommes de plus en plus influencés par le style et les mouvements des maestros d’Argentine, d’Europe et d’ailleurs dans le monde. Au cours des dernières années, les milongas ont poussé comme des champignons, ici même à Montréal et dans les banlieues. Il peut y avoir jusqu’à cinq milongas offertes le même soir, ce qui signifie qu’il y a beaucoup de choix pour les danseurs, mais les organisateurs ne sont plus assurés d’avoir du succès.

Certaines personnes qui dansent depuis aussi longtemps que moi sont nostalgiques des vieux jours quand les choses étaient supposément plus simples, plus conviviales et plus insouciantes. Je crois cependant qu’au tango, comme dans la vie, plusieurs personnes voient le passé avec des lunettes roses. Peut-être que personne ne coupait notre plaisir en nous harcelant au sujet de la ligne de danse, mais une navigation insouciante était généralisée et il y avait de nombreuses collisions sur le plancher de danse. Peut-être que personne ne nous poussait à utiliser l’étrange cabeceo, mais il y avait alors ces inconfortables moments de rejet, de refus embarrassant et de piètres excuses. Le monde des affaires du tango était plus facile et il était facile de retrouver nos amis à la seule milonga du vendredi soir, mais il y avait moins de choix, et la variété n’ajoute-t-elle pas du piquant à la vie? De toute façon, la façon dont les choses étaient est la façon que c’était, et la façon dont les choses sont aujourd’hui est ce qu’elle est… jusqu’à la prochaine évolution, laquelle est, évidemment, déjà en mouvement.

Qu’est-ce qui s’en vient? La tendance est que les enseignants délaissent de plus en plus les séquences complexes et les mouvements impressionnants pour travailler la posture, la musicalité, la technique et l’étreinte tout en insistant sur le respect de la ligne de danse et l’utilisation du cabeceo (Yé!) En même temps, au plan musical, je constate un ressac contre le ressac, plusieurs danseurs demandent aux DJ de sortir de la boîte et de penser à nouveau au-delà de l’Âge d’or. Au-delà de cela, je peux seulement attendre et voir ce qui adviendra, comme tout le monde. Et je l’attends avec impatience.

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